28/06/2007

Petit jeu de gare.


Le pouvoir de l’information.
L’information est déjà un pouvoir, bien avant de la diffuser, justement avant.
Un pouvoir c’est pouvoir faire.
Avoir l’ascendant sur les choses, les gens.

Prenons le nettoyeur de la gare. Il a tout le quai à se taper sur son destrier orange. Le quai est désert, sauf un petit groupe de personnes près de l’escalator. Ils attendent le train qui arrive dans deux minutes. Il n’a que deux minutes de pouvoir, notre héros ; c’est donc de ce côté-là qu’il commence, neuf fois sur dix. Quitte à bousculer mamie et bagages, il travaille, lui. C’est un gentil petit exercice que je recommande à tout le monde : vérifier comment nous autres humains nous servons de l’ascendant que nous avons sur autrui, comment nous en abusons en permanence. C’est très facile à faire en tant qu’observateur, on perçoit rapidement les liens entre les groupes avec ce simple jeu d’observation. Moi je suis devenue experte dans les nettoyeurs de gares, on a les fantasmes que l’on peut. Mais cela est aussi valable pour le gars du guichet, surtout s’il fini sa journée ; comme de la jeune femme, genre brune de 33 ans, en retard comme d’habitude, qui regarde d’un air insistant l’horloge et le joli garçon devant, en souriant tranquillement et qui abuse franchement, mais qui remercie poliment. Le gars du guichet a quand même un avantage sur la jeune femme car non seulement il détient le billet mais surtout l’information. Le sourire ça passe qu’une fois sur deux. Parole de brune.

11:59 Écrit par skoliad dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

23/06/2007

Jalons et témoins.

Mon tabac était tout sec. C’est drôle comme les grands moments de la vie partent de faits anodins, un pot laissé ouvert, un tabac infumable. Un truc qui marche super bien quand le tabac est tout sec – et qui lui donne une bonne odeur : la pelure d’orange. Donc mon tabac tout sec, l’orange dans la cuisine commune, Ricardo dans la cuisine. Je connais pas bien Ricardo, il est arrivé il y a un mois pour son diplôme, il repart demain. Ha ? Tu repars demain ? Je m’assois, et je dis en pelant le fruit: « J’ai besoin d’une peau d’orange pour mon tabac tout sec .» Réponse « C’est drôle cette façon qu’on a de cacher les choses sous une forme plutôt qu’une autre. » Ou un truc du genre, je ne suis pas douée pour les retranscriptions, et ce qui compte c’est que c’est ça que j’ai compris. Alors on a parlé. Il en sait des choses, ce petit équatorien à peine croisé deux ou trois fois dans le couloir. C’est tout de même terrible ce que les gens qui ne vous connaissent pas vous saisissent parfois bien mieux que ceux qui vous aiment. C’est de se faire avoir par vos propres chimères sans doute. Pour finir, on a passé la nuit à parler, avec Ricardo. Et quand je suis remonté j’avais oublié la pelure d’orange, mais j’avais un soleil bleu dans le cœur.

Ça faisait cinq ans qu’il venait chaque année passer un mois, et c’était sa dernière fois. Sa dernière nuit dans cette grande maison étrange, maison des étudiants étrangers, où la sociabilité se conjugue en Anglais dans les pièces communes d’une collocation mosaïque. De quoi on a parlé ? De ce que tout le monde parle quand on passe la nuit à le faire, de ce que l’on connaît et ignore le mieux : de nous, du monde, de l’amour, du lien, des peurs. Ricardo sait bien parler des peurs. C’est d’en avoir beaucoup eu, il les voit maintenant plus sûrement que les cheveux blancs d’une brune. Et puis de la solitude, c’est chouette de parler de la solitude avec quelqu’un d’autre. C’était bien avec Ricardo. Il connaît bien les solitudes. C’est d’en avoir une belle collection, il reconnaît les doubles dans le miroir des yeux. La vie de Ricardo, ma vie, on s’en foutait bien, au fond. Ce qui comptait c’est d’avoir été hommes toute la nuit, juste deux membres d’une même espèce, qui partage peurs et solitudes. Et même espoir et amour, tout bien caché dessous. La liberté si rare et si chère payée, où que l’on soit mais bien plus concrètement sous certaines latitudes, sous certains cortex. On n’a pas refait le monde, c’était bien mieux encore. Ce n’était pas le reste de la planète que l’on s’expliquait mutuellement. C’était la fin de son séjour, et comme moi une escale, vers ailleurs qui est partout pareil, l’occasion de poser quelques évidences. Des preuves de notre passage. Evidence-base-of crossing. Et d’avoir un témoin empathique, neutre, un psy gratuit en somme mais qui n’en n’est pas un, justement. Puisqu’on est la même chose, en face, tout pareil en symétrie réflective.

Aujourd’hui je parle de Ricardo. Un autre jour je parlerai peut-être d’un matin de janvier, ou d’une panne d’essence.
Mon pot de tabac n’est pas tout à fait fini. Quelque part en Amérique du sud, il y a un homme qui s‘appelle Ricardo. C’est une belle rencontre de nous-même. Si tu le croises un jour, souris-lui de ma part.

00:41 Écrit par skoliad dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |