21/11/2007

Les moustiquaires.

Moustiquaire

A Kinshasa et Kisangani j’ai dormi dans de grands lits où les moustiquaires faisaient comme des voiles au-dessus de moi. Les courants d’air du ventilateur gonflaient les pans latéraux et emportaient le navire-lit jusqu’aux canopées. J’imaginais alors la forêt vue du ciel, de gros brocolis touffus, comme des nuages verts sur lesquels on pourrait sauter. D’arbres en arbres sur mon voilier léger.
Ici je dors dans un ancien couvent. Le lit est d’une place. La moustiquaire prend des allures de voile pour vierges promises à Dieu ou à un homme. J’ai le visage cerclé de blanc et m’empêtre souvent dans cette prison de mes nuits. J’y respire mal. Les courants d’airs ont cessé car le climat tempéré de la région ne justifie plus le ronronnement nocturne d’une hélice. Il y fait moins chaud, c’est plus confortable. Mais c‘est la saison du temps lourd ou humide, à rendre les pages molles, inutilisables.
Heureusement les matelas sont toujours très fermes. Je n’aurais pas mal au dos.

 


20 novembre 07

06:03 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

20/11/2007

Sur la route de Lubutu : Le car-kiss.

 Nous partons de Kisangani vers 8h 30, après un changement de roue de dernière minute. Le chauffeur-mécanicien n’a pas pris le temps de préparer la voiture hier, semble-t’il. On nous affirme pourtant que les motos ont eu leur check-up. Nous montons à bord du 4x4 et quittons la ville. La première partie de route se fait bien. Il y a bien, tous les 20 mètres, des nids de poules qui suffiraient à une autruche, mais rien d’exceptionnel. Au fur et à mesure la circulation, c’est à dire les cyclistes et piétons, s’éclaircie, la route se rétrécie et devient piste en terre. Nous faisons les 78 premiers kilomètres en à peine deux heures : un score tout à fait remarquable. Arrivés au PK (Point Kilométrique) 78 nous descendons : c’est au tour des motos d’intervenir. Entre PK 78 et PK 90, il y a douze kilomètres de route impraticable en 4x4 : seuls les piétons, deux roues et camions 6 roues motrices avec une garde au sol de plus de 60 cm ont une chance de passer. De l’autre côté le convoi identique au notre – un 4x4 et deux « trails », - parti de Lubutu très tôt le matin, fait le même exercice. C’est le principe du car-kiss : les quatre 125 cm3 transportent passagers et bagages sur les kilomètres réputés difficiles. On se contacte par radio : on devrait se croiser à mi-chemin. Casque, bottes, protèges genoux et coudes, je ressemble vraiment à une professionnelle du cross. J’ai déjà fait du trail, je ne suis pas trop inquiète. L’exercice me fait même rire au moment de monter derrière le motard. Photo obligatoire. Mon hilarité disparaît quand je vois le terrain. La route n’est qu’une tranchée dans la jungle infranchissable. L’eau nous cache la profondeur des crevasses dont les pentes sont hallucinantes.

Les cinq premiers kilomètres sont tout simplement horribles. Des trous de plusieurs mètres creusés par les camions et surtout les chars qui passent régulièrement en direction de l’Est, la boue, les trous, la boue. Même des cyclistes sont empêtrés dans ce piège de terre et d’eau. Il faut dire qu’ils transportent les marchandises entre Lubutu et Kisangani. Des dizaines de kilos sur le porte-bagages, ils font ainsi 4 jours de route pour 25 dollars US par trajet. Grâce à eux on trouve de la bière et des cigarettes dans les villages, le riz et le manioc dans les villes.

Piste Lubutu 5


Piste Lubutu 3

Piste Lubutu 7
 

Après cette première partie, le reste semble vraiment facile. Les trous sont moins impressionnants, la boue moins liquide. Plus besoin de descendre de la moto pour l’alléger et la pousser. C’est du cross, certes, mais tout à fait acceptable. Je pense à ceux qui ont des 4x4 à Paris. A des amis aussi qui payeraient pour faire mon voyage. On croise l’équipe de Lubutu qui va chercher les autres passagers restés au PK 78. Mon optimisme reprend l’avantage. A PK 88,  sur une ligne droite d’au moins 4 mètres, ma moto cale. Moteur cassé. On la ramènera en la poussant jusqu’au 4x4 qui nous attend de l’autre côté. Je n’ai plus de bras, mes vêtements sont trempés de sueur en haut, de boue en bas, mon corps entier est lourd, mes traits tirés vers le bas. On n’a mis qu’une heure trente. L’absence de pluie depuis 48h est un petit miracle pour la saison. Je n’ose même pas penser au trajet sous des conditions diluviennes.

Nous attendrons 3 heures au village du PK 90, le temps pour les motards de ramener les bagages et  les deux autres passagers. Je me rue sur le tonic chaud du « restaurant ». Après avoir fini les deux derniers, j’attaque le coca. Il fait bon à l’ombre. La hutte est bien conçue, des courants d’air salvateurs passent par les ouvertures prévues sur toute la longueur. Les sièges locaux sont confortables. Pour 2$50 je prends un repas. Il y a quelques cailloux dans le riz mais c’est plutôt bon. Je pense aux règles d’hygiène alimentaires apprises à l’institut de médecine tropicale. A Anvers l’idée de ne jamais manger ce qui a été préparé il y a plusieurs heures paraissaient évidentes. Sur le terrain c’est autre chose. Je suis affamée et je me fous bien de savoir qu’il n’y a pas de frigo. Le poulet a sûrement été tué ce matin, il est délicieux. Je ne bois pas l’eau locale, j’évite le poisson. Je ne serais même pas malade. Ma parano sur le sujet diminue, un peu.

Hotel resto PK 90

 Après avoir casé moto, bagages et passagers dans le 4x4, on repart pour 6 heures de route. Les 150 km restant me paraissent interminables. On croise de nombreux villages, les enfants nous font signe, bonjour. Ils crient « Monique » en agitant les mains, je souris en découvrant mon nouveau prénom. Plus tard j’apprendrais qu’ils disaient « MONUC », les occidentaux sont tous assimilés à la force UN très présente dans le pays. Ils courent après le convoi en riant « Mundella, mundella !!! », mon premier mot en swahili « blanc ».  Les enfants des villages de brousse égayent mon voyage de leurs rires. Les motards roulent devant nous. Ils montrent des signes de fatigue. Je trouve incroyable qu’ils puissent faire dans la même journée les 300 km de pistes et 4 trajets du tronçon infernal alors que je suis épuisé avec mes petits 244 km en voiture. Nous arrivons à 21h 30, le soleil est couché depuis plus de trois heures. L’équipe est souriante de soulagement. Bonne nuit.  
15 nov. 07

17:52 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

17/11/2007

Kisangani.

 

La RDC est un pays aux normes de géant. Superficie géante – trois fois l’Espagne, quatre fois la France -, pauvreté géante, décennies d’effondrement géant, et bien sûr problèmes d’infrastructure géants. La République Démocratique du Congo est un gouffre de vide, un abysse de manque, un trou noir du transport, de l’éducation et de la santé, géant.

Pour relier Lubutu depuis Kinshasa mes plans de route ont changé environs toutes les douze heures en quatre jours, au gré des annulations de vol. Les principaux axes – routiers, ferroviaires et aériens – sont notablement aléatoires, coupés en de nombreux endroits et fonction de la météo, du bon vouloir de chacun, de l’arrivée de la pièce mécanique, de l’approvisionnement en carburant. Il est totalement illusoire de se fier aux cartes pour avoir une idée de la situation réelle. La sécurité au niveau des transports est de toute façon problématique. Toutes les compagnies aériennes congolaises, assurant le transit intérieur, sont sur blacklist. Les crashs et incidents de vols sont courants – une raison fréquente, en dehors des maintenances plus que douteuses, est l’ajout d’eau au kérosène. La panne sèche en plein vol c’est jamais très bon. Côté terrestre, de ce que j’ai pu expérimenter, j’estime les surfaces goudronnées à bien moins de la moitié du réseau urbain de la capitale. Au-delà c’est une sorte de grand désert avec quelques grands axes préservés dans des états variables. La météo affecte grandement la logistique et justement, en novembre, c’est la saison des pluies. Sur route – comprenez piste - sèche,  en 4x4, et avec un bon chauffeur, on arrive tout de même à une vitesse de pointe avoisinant les 40 km/h. Plus de 60 serait suicidaire. Une bonne moyenne est entre 20 et 30 km/h. Le transport, donc, est une difficulté, géante.

Finalement je passe par la province orientale, à Kisangani, à 200 km à l’ouest de Lubutu, ma destination finale. J’ai de la chance : une place s‘est libérée sur un avion affrété par le CICR. Je ne tremble pas trop en montant dans le bi-moteur d’un luxe sécuritaire rassurant pour le paradigme congolais. Par contre je frissonne carrément : pas de chauffage de la cabine pressurisée, à 4000m d’altitude et quand on est habillé pour du 35 degrés, c’est dur. Les autres passagers aussi se sont fait avoir, ma naïveté en la matière n’est pas à blâmer. Ces trois heures-là resteront fraîches dans ma mémoire et je ne risque pas d’oublier la petite laine la prochaine fois.

Quand on descend enfin, j’aperçois le paysage. Du vert à perte de vue entaillée par un fleuve géant, le Congo, emportant dans son courant, géant, la terre ocre qui lui donne une couleur de sang coagulé. De plus prés, cette terre mise à nue donne des airs de scarification aux routes le long desquelles les villages s’étalent. Les habitations s’étirent aux bords des pistes comme des rivières, comme au bord des courants praticables, vivables. Les plantations sont presque invisibles dans cette profusion végétale. Se sont de petites parcelles, à quelques centaines de mètres des hommes et de leurs axes vitaux. La piste d’atterrissage semble énorme en comparaison. Un élément urbain presque extra-terrestre dans le vert et l’ocre.

Sur le trajet qui me mène à la ville, on croise une ou deux voitures, quelques deux roues motorisés, plusieurs dizaines de cyclistes et de nombreux piétons. Je vois pour la première fois les habitations en torchis, taule et bois. Les huttes rurales paraissent presque plus saines que leur homologues – pourtant en matériaux plus sophistiqués- de la capitale. La population y est moins entassée, les déchets sont moins visibles, les enfants jouent dans les cours devant les maisons pendant que les mères cuisinent. Les murs en « dur », brique parfois ciment, m’annoncent Kisangani. Dans le centre quelques grands bâtiments, tous du temps colonial, ont survécus à trente années d’abandon et dix de guerres. D’autres plus récents ne paraissent pas en tellement meilleurs états. L’approvisionnement en électricité connaît bien sûr les même irrégularités que dans le reste du pays. L’eau courante est un vieux rêve mais il y a encore un réseau d’eau usée.

Ce soir je prends ma première douche froide. Une bénédiction.

 

14 nov. 07

13:59 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Kinshasa : la 24ème heure.

 

C’est dimanche. Le jour de repos. Le lendemain du samedi soir. C’est l’immersion dans la vie des expatriés. Isolement, retrouvailles, frustrations, soulagement, déceptions, surprises, manques, trop pleins, appétits, dégoût, joies et peines, relâchement, humour du cul entre deux chaises, de drôles d’énergies se dégagent. Et puis il y a les chauffeurs, les gardiens, la base à prévenir à chaque déplacement. Pas moyen de faire 300m à pied et encore moins seule, surtout la nuit tombée. Le soleil se couche à 18h. La ville me manquera sûrement mais j’envie déjà la brousse et la liberté fantasmée, grande comme une étendue d’herbe. Base pour Skoliad : « Je n’ai jamais été aussi joignable. »

 Après la série des dernières fois en Europe – dernier steak saignant, dernier champ’ et dernière pluie glacée – j’entame celle des premières Africaines.Ma première soirée : odeur de jasmin, ciel rose et bouteilles de vin. Réunion entre. Entre nous, le cercle fermé des coopérants, des expat's, des blancs. Une mini société toutes taxes comprises. Tellement compréhensible. Tellement concentrée, aussi.Mes premières courses : Kin’, comme on dit, est hors de prix. Quatorze dollars US le gel douche, mais un seul pour les clopes. La seule denrée abordable semble-t’il. Le magasin est fourni comme un monoprix parisien – ou presque. La clientèle selecte. Le porc et l’alcool proscrit : le propriétaire est musulman. Mais Jules, notre chauffeur, sait où trouver ce dont ont besoin les Européens. Trois étapes plus tard on est paré pour l’apéro. Ma première coupure d’électricité.Mon premier lézard à tête jaune. J’ai un numéro de téléphone portable local.Le troisième cette année.  11 novembre 07 

13:56 Écrit par skoliad dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Kinshasa

Je suis arrivée de nuit. Sur la route les échoppes éclairées à la bougie, au projecteur, les ampoules, la foule, la circulation, les cahots, les pneus crevés, les auto-stoppeurs, les cabanons, les ombres. Et puis la fumée. L’odeur acre qui reste en fond de gorge, longtemps. Comme si toute la ville se consumait d’un feu invisible. La fumée dans les feux des voitures. La fumée dans les yeux et le nez. La fumée partout. Je demande au chauffeur qui m’explique qu’il a plu ce midi : le brouillard n’est pas de la fumée, c’est l’humidité qui remonte. L’odeur pourtant est là. Peut-être sont-ce les feux de cuisine ? Peut-être les milliers de bougies ? Peut-être est-ce l’odeur de l’Afrique ?
Sur le bord de route, un panneau publicitaire : « SKO CONGO ». Je crois que c’est un garage ou des pièces détachées pour camions, je n’ai pas le temps de lire.
On arrive dans le quartier. Garée non loin de la maison, la voiture U.N. qui nous a doublé sur la route de l’aéroport. Toutes les maisons de l’association sont dans ce quartier. C’est luxueux comparé à ce que je viens d’entrapercevoir. On m’avait prévenu : à Kinshasa il n’y a pas de demi-mesure. C’est la maison avec jardin, électricité et eau ou le cabanon. Pas de moyenne. Je suis donc parmi les blancs, clairement. Je ne m’en plains pas : je connais les consignes de sécurité et mon goût pour le luxe d’une douche. Mais, d’emblée, j’ai le nez sur mes privilèges.
La maison est déserte. L’équipe est de sortie. Ils m’ont laissé un petit mot de bienvenu, un téléphone et un numéro pour les joindre. Mais j’aime bien cette maison vide, je profite d’un moment de solitude. Je sors fumer dans le hamac. J’écoute les bruits de la ville, la radio du gardien résonne. Il vient à ma rencontre. On parle un peu.
Une mangue tombe : voilà qui fait mon affaire. Le sucre et la fraîcheur du fruit dans ma gorge.


10 novembre 2007.

13:52 Écrit par skoliad dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |