13/12/2007

La douleur de Sakina

 Entrée dans l’extrême intimité. 

C’est la première fois que je rentre chez eux, les gens d’ici. Je suis allée au marché, dans les bars paillotes, j’ai vu du dehors les habitations de terre et de bambous. Mais je ne suis encore jamais allé chez eux, les gens d’ici. Dans leur maison.

Nous avons quitté la route principale pour aller dans un quartier écarté, dans la brousse pas encore jungle, dans la nature domestiquée. Le sentier mène à un regroupement de maisons. Au bord quelques petites plantations, des jardins. Et puis, après une centaine de mètres, une ou deux dizaines de maisons. On nous accueille. Au centre de trois ou quatre huttes, une cour, cuisine commune pour quelques familles. Deux ou trois feux sont allumés, les casseroles fument côté femmes. Dans l’autre partie de la cour couverte, le salon : six ou sept fauteuils, et un meuble. Une télévision. Une mini-chaîne Hi-fi. Je me demande comment ces surréalistes modernités sont alimentées, quand j’aperçois la grosse batterie à cinq mètres.

L’homme qui nous conduit dit qu’il faut attendre la fin de la prière pour entrer dans la chambre. Il fait noir dedans la maison. Je ne vois que les pieds de celle qui parle fort. Sur le palier, des femmes, vieilles pour la plupart, sont assises. On nous regarde, je les regarde, ces regards sont les mêmes. On se salue. On se sourit de loin.  La prière s’achève, deux femmes sortent. Nous, les femmes, entrons. Je ne vois rien tout d’abord. Seulement les chaussures à l’entrée, sur la terre battue. J’enlève mes tongues. Quelques femmes sont serrées-là, dans une pièce d’à peine dix mètres carrés. Elles sont assises sur deux nattes. Au centre, je reconnais Sakina. Même dans sa tristesse, je vois les traits fins de ma collègue de travail. C’est son sourire magnifique qui a disparu, sa beauté, elle, résiste au chagrin immense. Hier après-midi, l’enfant de Sakina est mort. Un bébé de 20 mois. Tombé dans un puits. J’ai vu Sakina, quelques heures après, en état de choc. L’enfant a été enterré ce matin même. En Afrique, le climat ne permet pas de garder le mort auprès des vivants. Je la salue. Je m’agenouille sur la natte où elle est assise. J’ai le reflex occidental de la prendre dans mes bras. Sakina ne me repousse pas. Mais elle pose son front contre le mien, façon congolaise de saluer chaleureusement. Une femme sort, d’autres se poussent un peu pour nous faire de la place. Je vais m’asseoir avec elles contre le mur. Ma compagne salue Sakina. Elle connaît bien mieux que moi les coutumes locales. Elle connaît bien mieux que moi l’Afrique. Sur le chemin du retour j’apprends qu’elle a étudié le Swahili pendant 4 ans, à Bruxelles et qu’elle a fait des études sur l’histoire, les langues et coutumes de l’Afrique. Moi je sais dire bonjour, comment ça va ?  bien. Mais j’ai vu plein de chouettes reportages sur la vie des lions et des girafes. On nous apporte des chaises, nous refusons. Nous sommes huit. Assises-là. Silencieuses. Seule la mère parle, marmonne sa déchirure, avec des mots que je ne comprends pas. Les deux femmes près d’elles l’aident à s’allonger. Je vois le lit contre le mur en face. Pendant le deuil, les parents dorment à même la terre. Les femmes dans la maison, les hommes dehors. Pendant 3 ou 4 jours. La famille, les voisins, les connaissances se relaient pour consoler les endeuillés. Après quelques minutes, ma voisine bouge un peu. Je n’ai pas envie de voir qu’elle veut se relever. Je n’ai pas envie de partir tout de suite. Il y a ces femmes. Il y a moi. Il y a la mort. Ma propre condition de mortelle amie de mortels. Quelque soit l’espace ou le temps, l’histoire ou la géographie. Je n’ai pas envie de raccourcir ce moment-là. Tout de même, la deuxième fois, je tourne la tête pour voir son signe. Nous disons au-revoir et nous sortons.Dehors nous nous asseyons avec d’autres, nous saluons le père. Trois hommes s’affairent autour de la télévision, bricolent des fils électriques et une rallonge. Le puits fatal est là, à trois mètres. Il a été couvert. Un homme arrive, en criant presque de douleur. Il tourne un peu autour puis se dirige vers l’entrée. Une vieille femme le retient. Elle l’assoit pendant qu’il pleure. Après quelques minutes il repart. Nous parlons encore un peu puis nous partons à notre tour. Sur le chemin je reconnais d’autres collègues. 

2 déc. 07

21:09 Écrit par skoliad dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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