27/02/2008

Les papas coupe-coupe.

C’est l’histoire sans histoire des papas coupe-coupe. Les papas coupe-coupe ont des bras et tondent l’herbe avec leur coupe-coupe. Coupe-coupent les herbes, les petits vieux alignés. Tchac-tchac, en mouvements involontairement synchronisés des hommes qui travaillent ensemble. Coupe-coupe les papas dans la verdure qui ne cesse de pousser. A peine fini qu’il faut recommencer. Les papas sont toujours occupés. Coupe-coupe. Tout autour, tournent et rasent, tout  le tour de l'immense barbe végétale. Comme des danaïdes courbées sur la terre fertile.

Je fume ma cigarette sur l’escalier, et je regarde les papas couper. Ils avancent tout de même assez vite, à la sueur de leurs bras. Les machettes comme de grands pendules, coupe-coupe l’herbe haute. Quelque part loin de mon escalier, il y a des tondeuses à gazon, des usines à faire des briques et des parpaings, des poulets prêts à manger, des légumes en boites, des idées toutes emballées, des soirées télé, des gens connectés, isolés, désynchronisés. Quelque part il y a une bulle, deux bulles, dix milles petites bulles de non-sens, loin de ma petite bulle tout aussi absurde, juste différente. Et quelque part, tout près de moi, j’avais presque oublié ça en chemin, il y a l’herbe qui grandit. La facilité des lames motorisées me fait doucement rigoler. Vraoummmmm. Ça m’a toujours ennuyé ces bruits de moteurs le dimanche matin, juste quand je dors si bien. Je préfère nettement mes papas tchac-tchac. C’est l’histoire sans histoire des papas coupe-coupe qui me bercent de l’instant recommencé. C’est l’histoire sous l'histoire d’un monde qui n’existe pas, c’est l’histoire historique de plein d’univers qui s’entrechoquent et repoussent toujours plus vite que les lames de mes pensées.

Tchac-tchac. Un papa s’arrête et me sourit. C’est lui qui a raison, je le regarde depuis trop longtemps. Ma cigarette finie, je n’ai plus d’alibi. Je me lève.  

 

26 févr. 08 

11:42 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

21/02/2008

Les mots-clés.

Je n’arrive plus à écrire. Pas que je n’ai rien à dire. Non, des trucs à raconter y en a plein. Du temps pour les écrire par contre, c’est devenu denrée rare. D’abord il y a les 12h minimum syndical de taf par jour, et les dimanches après-midi pour les urgences de 2de ligne, c’est à dire tout ce que je n’ai pas le temps en semaine. Je suis même montée à 18h/jour pendant l’alerte fièvre hémorragique. Le pire, c’est que je n’arrête pas de me dire «  Lève le pied, tu ne sauveras pas le monde », et puis dans la seconde qui suis, un nouveau truc me tombe dessus, c’est reparti. La grande blague en ce moment, c’est de quitter volontairement mon bureau 30 min avant l’heure de mon rendez-vous à l’autre bout de l’hôpital. Malgré ces précautions, j’arrive encore en retard. Tous les 10 mètres, une personne avec un ou deux ou trois problèmes. Tous urgents, forcement. Tous urgents pour celui qui est en face. Rien que d’écouter, rien que de dire : « j’ai rendez-vous, tu viens me raconter ça après ? » Ça me prend déjà 3 plombes. J’envisage sérieusement de demander au logisticien de me faire un réseau de tunnels (enfin seulement quand il m’aura livré mon Jacuzzi). Mon degré d’emmerdement quotidien est proportionnel à la taille de mon trousseau de clé qui pèse dans les 2 kilos et les quelques centaines de milliers d’euros. Et dire que je n’ai aucune clé personnelle ! Ça m’encourage pas à reprendre un logis. L’autre jour, excédée, à bout et mal réveillée, je me suis fâchée. J’ai répondu à mon interlocuteur :

« Il est 6h30. Je commence officiellement le boulot à 7h30. Imagine que je suis dans mon lit et que tu m’as pas vu. Imagine que je ne suis pas là. Imagine que je n’existe même pas ! Trouve une solution tout seul ou reviens dans une heure ! ». A la gueule du gars j’ai su qu’à 7h31 je l’aurais sur le dos. Mais j’avais gagné une heure peinard. Ouais ! C’est vrai quoi, personne n’est indispensable et surtout pas moi. L’investissement est une spirale infernale qui rend les autres très avides de votre énergie. Promis, dimanche je fous rien ! Promis, j’essaye !

Et puis, justement, il y a la fatigue. La seule insomnie qui me guette est celle du trop plein d’adrénaline dans mes tissus. Sous ces tropiques, je suis plus pâle que jamais. Parfois je comprends même plus ce qu’on me dit en français. Je navigue entre l’étonnement face à ma propre résistance et la lassitude chronique, l’impression que je ne suis pas faite pour « ça ». Qui est fait pour « ça » d’ailleurs ? Le nez dans le guidon, j’évite de tirer des conclusions. Je vis le présent à la Congolaise. Sans trop penser à ce qu’il signifie.

Et puis aussi les mots trahissent. Lubutu c’est plus que 70h d’acharnement professionnel par semaine. C’est même carrément autre chose. Les mots que j’aime et me méfie tant, nous trahissent. Ce ne sont que des coquilles vides dans lesquelles nous mettons chacun un sens subjectif, changeant au gré de nos expériences et nos états d’âmes. Les mots de Lubutu ne sont pas Lubutu. Ne croyez pas un mot de ce que j’écris. A Lubutu y a plein d’autre chose que ces mots-là. A Lubutu il y a même tout ce que mon absence de mots révèle. Des gens bien, des gens rayons de soleil, des gens qui comptent pour moi et comptent aussi un peu sur moi. Pour ces gens là, promis, j’arrête de râler. Enfin, surtout quand j’aurais dormi plus de 7h d’affilé.

19:02 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

14/02/2008

Les hirondelles.

Au dehors de la chambre aux douleurs inénarrables, une hirondelle a fait son nid. Petit boomerang noir et blanc passe devant mes yeux, semble vouloir m’attraper. Je suis enfant, sur le balcon de mes grands-parents. J’écoute les hirondelles piailler la fin de journée lourde, l’été. Elles volent tout près du sol. Le cri de l’hirondelle, juste là. A 33 ans, je suis assise sur le bord du lit car un autre sol semble vouloir se rapprocher trop près de moi. L’estomac noué, je sens des sueurs froides dans mon dos, la gorge sèche, la chaleur est brusquement insupportable. Elle a 25 ans à peine. Pauvre parmi les pauvres. Pauvre, oui, d’une pauvreté intolérable, pauvre parmi toutes les douleurs d’un peuple. Sa souffrance, sa douleur, sa vie. Mais aujourd’hui ; aujourd’hui ! Aujourd’hui, l’insupportable. L’infamie d’hier, l’inhumain demain encore, les ténèbres d’aujourd’hui. Un voile noir devant mes yeux, je refuse le malaise. Je résiste au trou dessous mes pieds. « Tu vois, disait grand-père, quand elles volent bas comme ça, elles annoncent la pluie. » L’hirondelle vole haut, aujourd’hui, dans son hiver tropical. Elle refera dans quelques mois le voyage retour vers les lieux de mon enfance. Un voyage probablement périlleux et douloureux. L’oiseau qui me maintient présente par le passé, dans mon présent au passage difficile. Et cette scène insoutenable. Je veux partir, je m’accroche du souvenir à l’aile de l’hirondelle, je m’évade de l’horreur par les airs sans regarder le ciel car je ne veux pas fermer les yeux. Pas fermer les yeux. Je suis sur le balcon et dans la chambre, en même temps. Je suis avec Elle, tout près de celle que je ne pourrais jamais rejoindre même après dix milles migrations. André m’a dit : « Au Congo, il n’y a jamais de problème parce que depuis bien trop longtemps on a déjà connu tous les problèmes. » Les destins d’hirondelle sont bien mystérieux.
 

Le 19 janvier 08.

 

18:48 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Le lac : another day in paradise

 

La route de Tingi-tingi est celle qui sert d’aérodrome. Sur cet axe, a environ 10 kilomètres du village, une piste part dans la jungle. Elle mène à une ancienne carrière, devenue lac d’eau de pluie.

Nous sommes partis vers 13h, maillots mis, bouée, pique-nique et lait solaire en simples bagages. La piste ne voit plus beaucoup de véhicule depuis que la carrière n’est plus exploitée et que Claude, le diamantaire marseillais, ne la pratique plus régulièrement. Aucun 4 roues depuis plus d’un mois, ça oblige à quelques coups de machettes. Pour avoir essayer, je peux affirmer que je suis nulle au maniement de la machette. Il me faut environ 50 essais pour un simple bambou. Je ne survivrai probablement pas à la vie en forêt sans entraînement. Heureusement pour nous, le chauffeur s’en sort très bien. On admire la technique et ça le fait rire. En dégageant la route, il fait tomber quelques lianes et les filles récupèrent les fleurs « oiseaux de paradis ». On parle de l’histoire des sirènes de rivières. Elles sont toutes blanches et prennent les chasseurs qui ont le malheur de les voir. Tout plein d’autres animaux fantastiques se cachent là, derrière, dans le vert. De temps en temps, un trou dans la forêt perce le rideau de végétation touffue, permet d’apercevoir les arbres géants. L’horizon redevient canopée un instant puis se referme. Un petit singe traverse. Un papillon bleu électrique profite de l’effet d’aspiration de la voiture et nous suit quelques temps, comme parfois les dauphins dans le sillage des navires. Nous croisons un chasseur. Je me demande comment il arrive à manier sa lance de 2 mètres dans un tel environnement. Il salue les blanches sirènes en vadrouille et je souris. Plus loin de grands bambous forment un dôme gothique à 15- 20 mètres au-dessus de la route sur au moins 300 mètres. L’équipe l’appelle la cathédrale mais moi j’y vois une grande porte, une arche. Alors nous arrivons au lac. Je n’ai même pas de photo du lac. Il va falloir que vous le découvriez dans votre imaginaire. Nous arrivons par le côté surplombant l’étendue d’eau. Nous descendons vers la plage, un tout petit bout de terre un peu dégagée qui permet d’accéder à la piscine géante. Tout autour la forêt nous isole du monde. A peine descendue je me débarrasse des vêtements superflus et file à l’eau incroyablement transparente et à l’exacte température : il fait lourd cet après-midi, la fraîcheur est très agréable. La pente est abrupte. En quelques pas, on peut nager un bon 100 de long sur 50 de large, environ 8-10 fois la taille d’une piscine olympique d’eau claire sans chlore, pour six personnes et un pneu de camion.  Le bain dont je rêvais dure presqu’une heure. Puis, détendue et un peu lasse, je vais me sécher. La surface n’est plus verte végétale comme avant, elle reflète maintenant le ciel lourd et gris. Je lis un peu en buvant un verre. Un oiseau crie quelques part devant moi. Le soleil est caché mais les premiers éclairs arrivent. Puis la pluie se fait entendre sur les feuilles au loin. Tout à coup, à quelques mètres de nous, la surface du lac se trouble, et nous nous dépêchons de rejoindre la voiture. Nous rentrons dans le désordre des sacs de plages, la buée et les rires. Quand nous arrivons à la base, 45 min plus tard, il pleut toujours mais les réservoirs d’eau sur le toit sont vides. De l’eau sur le toit pourtant, il en coule des hectolitres. Nous sortons shampoings et gel douche pour rejouer la pub « Tahiti douche, un petit moment de paradis ». Les garçons prennent des photos, les filles rient sous l’eau fraîche. L’eau déborde des gouttières en doux rideau, sous le gros tuyau elle masse vigoureusement les muscles. Le temps d’une thalasso, le chocolat chaud est prêt.    A Lubutu, dans la province du Maniema en RDC, à moins de 100 kilomètres de l’équateur, j’ai goûté un morceau de paradis.   14 janvier 2008

18:44 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

La Congolaise.

« La Congolaise » c’est le nom de l’hymne national de la RDC.

La Congolaise c’est aussi la femme congolaise. Evidemment.La femme congolaise rurale se lève à l’aube et va chercher de l’eau. De longs trajets biquotidiens avec la bassine chargée sur la tête. Puis elle part aux champs. Elle rentre le soir faire à manger à son mari et aux enfants qui, traditionnellement, ne mangent que ce repas. En journée, en traversant les villages de brousse, on croise quelques enfants –ceux qui ne travaillent pas ou ne sont pas à l’école- et une majorité d’hommes. A l’ombre des paillotes, ils attendent le retour des mères nourricières. Dire que la femme est au centre de la cellule familiale c’est encore un euphémisme. Mais si j’en rajoute trop, ceux qui me connaissent mal finiraient par croire que je suis une féministe acharnée.Hier, une femme est arrivée en chirurgie complètement défigurée. Quatre ou cinq autres, moins amochées, sont passées aux consultations. Chaque semaine, je croise de près ou de loin, au moins un cas de violence conjugale. Je ne me suis pas encore intéressée aux statistiques, mais pour moi qui les voit, ces histoires en forme de coups sont suffisamment éloquentes et se passent de preuves mathématiques. En voyant cette patiente je dis à l’infirmier du service:« Je trouve qu’il y a beaucoup de violences envers les femmes. Est-ce la norme ? ».Lui se contente de rire. Ne croyez pas qu’il soit particulièrement rigoleur, le bougre. Thomas est un infirmier calme et sérieux. Il est attentif à ses patients. D’habitude. Cette réaction, ou plutôt le manque de réaction, me paraissent suffisamment significatifs, pour ne pas dire édifiants. Sur le coup, je sors au médecin congolais présent :« Une femme battue, je ne trouve pas ça drôle ! »  Et lui de me répondre : « C’est la saison ! »Ainsi, à l’instare des pluies torrentielles et des espèces d’insecte, les violences aux femmes répondent à des lois de survenues régulières, naturelles en somme. En fin d’année, pour reprendre un célèbre slogan, les hommes boivent plus, les femmes trinquent d’avantage. CQFD. De toute façon, il y a toujours une explication à l’énervement du mari, m’entends-je encore dire. La logique du plus fort à cela d’universel et d’intemporel : le maître raconte l’histoire. N’aller pas croire que tabasser sa femme soit une habitude de tous les Congolais. D’autres part, la pauvreté, le chômage et l’oisiveté qui en découle, le niveau d’éducation des couches les plus défavorisées, le culte de l’homme fort et la culture de discrimination de la femme, ont sûrement un rôle dans tout ça. Avec toutes ces pétasses qui savent toujours pas servir le repas à l’heure du journal télévisé, les considérations sur la maltraitance dépassent forcement les frontières. Tout de même, je me dis que dans mon infortune d’être née sans couilles, j’ai tout de même piochée la bonne carte d’être européenne. A défaut d’écrire, je sais au moins lire et quelque part loin d’ici, une baignoire débordant d’eau chaude parfumée m’attend certainement près d’un flyer de Bip Bip pizza. Et ça fait une sacrée différence.De mon point de vue très occidental, La Congolaise c’est le nom que je donnerais à une des priorités nationales. Au même titre que l’accès aux soins de santé et à l’éducation. Carrément. Et n’imaginez pas que je parle de l’hymne national : les levés de drapeaux, quels qu’ils soient, ça me donne la nausée.


Panneau violence femmes
 

3 janv. 08

18:42 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |