05/08/2008

Un an.

J’ai donc choisi de rester, rester encore un peu, comme pour achever un tour complet de la grande horloge annuelle du décalage saisonnier.

Un an à Lubutu, province du Maniema, République Démocratique du Congo, Afrique.

Les jours bleus de l’été au-dessous de l’équateur, les suées brusques de la fin de journée et puis les orages retentissants. L’azur de la saison des pluies, l’orangé des couchers de soleil, la lumière et la magie pendant 30 min chaque jour. Les chants des oiseaux, précisément, à l’heure exacte. La saison des hirondelles, celles des tisserands qui mettent toute la colonie sur deux ou trois arbres, tous leurs œufs dans le même palmier. Les jours gris de l’été au-dessus de l’équateur, les petites pluies fines, les brouillards qui tombent en gouttelettes, l’humidité à 99%. Les papillons de nuit fabuleux, les orchidées sauvages, les petits singes et les antilopes. Les frites de manioc, le poulet-riz-sembe, le fu-fu (prononçez Fou-fou) qui colle à l’estomac, les petites bananes succulentes et les plantins. Les pagnes, les tongues chinoises et autres matériels éphémères, les briquets multifonctions, les clôtures de bambous, les paillotes. Les rires des enfants – « comment tu t’appelles ? -, les chants des églises, les pleurs, les cris. Les fêtes. Les mamans, les papas qui s’occupent de moi, mon nom aussi, devenu précédé d’un maman amical, mes jupes. Les salutations avec les fronts, bonjour-bonjour. Les routes défoncées, les pistes comme des piscines, les camel-trophee sans trophées, les 4x4 et les pelles, les tire-forts, la terre et l’eau rouges, l’entre deux verts, vert, vert de profusion végétale. La lune et les étoiles que je ne reconnaissais pas. L’époque des scarabées rhinocéros, des mantes religieuses, des migrations de fourmis en autoroutes pour insectes. Mes 17 colocataires, mes 35 membres d’équipes, mes 250 collègues, mes 20 000 voisins. Les bars à la bière tiède, le coca transportés par vélo et les bouteilles dont il faut laver les goulots. Les chaises en bambous, les murs en torchis, les toits en feuilles. Les yaourts fait maison, un luxe, les douches froides, les règles de sécurité, les chauffeurs et les gardiens. Le couvent, ma chambre, les palissades, la forêt à perte de vue. Les moustiquaires, les serpents, les semaines de 60 heures, les films sur l’ordinateur. La revue de presse à l’arrivée d’un visiteur, le fromage de Goma. La moisissure sur le cuir, les latrines, le marché, les militaires, les rebelles. Les gamins tout maigres qui portent leur poids d’eau sur la tête, les vélos défoncés. Les parties de Mikado géant, les petits Grégorie au gin-tonic (avec morceaux de sucre ramenés exprès). Les conneries, les enfantillages et les soirées mémorables. Mon anniversaire avec 80 personnes, celui avec 4 potes, le hamac sous la paillote du jardin, les barbecues. Les coups de gueule, les fous rires, les crises de larmes, les bagarres, les complicités, les tendresses, les amours et les colères. La solitude dans l’envahissement constant de l’Autre, l’absence d’intimité qui rend fou et console. L’intensité des choses. Le jeu d’échec fait de capsules, le remplissage des réservoirs d’eau, la corruption, le chantage, l’arnaque, les cadeaux, les sourires timides. Mes faiblesses dévoilées, mes forces insoupçonnées, mon humour lamentable et salvateur. Le souvenir d’un ailleurs, les messages d’un autre monde, ceux qui dynamisent et ceux qui dynamitent.

Au milieu de rien, il y a tellement, tellement. Tellement de choses qui m’ont plues, que j’ai détesté, qui m’émerveillent, qui me choquent, qui me feront rêver longtemps, longtemps après, qui me feront peur, encore un peu, peut-être, si j’ai de la chance.

 

1er août 2008

 

14:29 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

... la chance, c'est de ne rien oublier.

Écrit par : Mil' | 07/08/2008

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