16/10/2008

L'école d'à côté.

 

A côté de la maison, l'ancien couvent, il y a une école. C'est une grande école, une vingtaine de classes aux tableaux noirs usés, marqués de cicatrices à la craie. Les bâtiments datent de l'expansion catholique, du temps des missionnaires, comme le couvent, l'église et la plupart des constructions du quartier. Il n'y a plus de fenêtre, les encadrements vides restent là, en artéfact de ce qui a été, il y a longtemps, avant les guerres et les ravages silencieux. Avant l'oubli du Maniema, de son potentiel, de ses peuples. L'école, pourtant, reste un lieu vivant. Le matin on croise les élèves sur le chemin. On se reconnaît, on rit. Certains ont le costume bleu et blanc, chacun porte son petit cahier. A 7h30 juste, la cloche sonne le début de la journée des petits. Quand je l'entend, je sais qu'il est grand temps de partir travailler. La cloche rythme ainsi ma journée comme celle de tous les écoliers. Pendant les récrées, la cour centrale se remplie et les jeux des enfants font la même cacophonie que partout au monde. On joue, on rit, on danse, on se chamaille, on chahute, on cours, on marche, on vit l'enfance des cours d'école. Et puis il y a les leçons. On entend souvent les classes, les jeunes enfants, réciter en chœur. Cela fait une douce musique, idéale au moment de la sieste. Ha-ho-ha-ha-hi-ho hahohahahiho. C'est une berceuse scolastique que j'aime beaucoup. Ha-ho-ha-ha-hi-ho hahohahahiho.

A la tête de mon lit, de l'autre côté du mur, il y a une salle de classe. J'entend parfois la leçon. Il s'agit souvent de la classe d'économie. Les grands. Les cours commencent à une heure du jour (7h du matin) et me tire parfois du rêve quand le réveil a échoué sa mission. Aujourd'hui, les parts de sociétés. Qu'avons nous dit la dernière fois? Depuis la rentrée, je suis l'évolution, par mur interposé. J'aurais préféré des cours de swahili, mais il est a parier que je n'y aurais rien compris. Je me réveille donc avec de l'économie, ce qui n'est pas le pire des paradoxes de mon quotidien.

Certaines leçons ont lieu le soir, parce qu'élèves et professeurs travaillent pendant la journée. Quelques fois jusque 3 ou 4 h de la nuit (10 ou 11h du soir), ce qui est remarquable dans un environnement où l'on vit et compte l'heure avec le soleil – méthode très logique sur l'équateur où le rythme nycthémère est parfaitement régulier. Sans électricité, on travaille à la lampe à pétrole. Cela doit donner une étrange lumière à la séance. J'imagine des silhouettes fantomatiques penchées sur les petits cahiers en papier recyclé que l'on trouve au marché. Les gestes du professeur lançant de larges ombres sur le mur. Les pupilles dilatées ou peut être les paupières fermées en toute impunité. J'entend les voies fortes des enseignants et commencent à reconnaître les styles sans visage. La plupart ont des méthodes répétitives. Ils dictent aux élèves. Je me les représentent studieux, concentrés, penchés sur leur cahier:

"Il faut admettre que dans l'éventail…", une pause: "lI faut admettre", pause, " que dans l'é-ven-tail…", une pause, "des rapports sociaux, virgule…", une pause, "Il faut admettre que dans l'éventail des rapports sociaux, virgule, des comportements, virgule…", une pause, "des com-por-te-ments, virgule…", une pause, "des solutions possibles, virgule…", une pause, "Il faut admettre que dans l'éventail des rapports sociaux, virgule, des comportements, virgule, des solutions possibles, virgules, chaque société représente…", une pause, "chaque société représente…", une pause, "re-pré-sen-te…", une pause, "un ensemble de choix…", une pause, "un en-sem-ble de choix…", une pause, "et chacune a donc ses préoccupations dominantes, point…", une pause, "et chacune a donc…", une pause, " ses pré-occu-pations dominantes, point". Il faut admettre que c'est pas facile à suivre, virgule, de l'autre côté du mur, point. Et peut-être même de chaque côté du mur, point d'exclamation.

 

A côté de la maison, il y a une école. J'aime entendre les enfants réciter la leçon. Une douce musique qui accompagne mon apprentissage personnel.

 

12:50 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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