29/10/2008

L’Afrique, par moi.

 

Tu vois cette ville équatoriale dans  les ombres et les lumières chaudes éparses. La brume et les feux sur les bords de route. La chaleur lourde et poussiéreuse. Les 4x4 et les camions surchargés, cahotant, bringuebalant. L’odeur de la fumée. L’odeur de la nuit humide qui fait remonter toutes les autres. Le goût de la première mangue du pays. Ben tu vois, ça m’a fait exactement ça.

Sauf que là c'était mes yeux, mon nez, ma bouche, à Kinshasa.

 

Tu vois ces images de la forêt tropicale. Des brocolis à perte de vue et des fleuves géants qui charrient la terre ocre. Les routes qui délimitent plus distinctement la vie humaine.  Les villes Africaines, leurs toits. La chaleur tout à coup, après 4h de vol non climatisé. Ben tu vois, c’est comme ça.

Sauf que là, je suis dans l’avion. Mon écran a la taille d’un hublot.

 

Tu vois le Camel Trophy ? Les gars en 4x4 qui s’amusent à sortir leurs caisses sur-équipées des trous de la piste défoncée. Les axes qui ressemblent à des terrains de cross exagérément cabossés, les ponts fait de poutres, le vert envahissant, l'attaque des insectes quand on est embourbé. Ben en vrai c’est pire que ça. D’abord y a pas de trophée au bout. Seulement celui d’arriver plein de boue après une journée de trail gratos.

Et puis là, c’était moi la fille crevée.

 

Tu vois ces images romantiques de la moustiquaire sur le lit. Le ciel duveteux, la brise du ventilateur qui fait danser la voile du bateau de ta nuit. Ben c’est ça.

Sauf que là, c’est moi qui m’empêtre dedans.

 

Tu vois ces reportages animaliers du Seren-geti. La mante religieuse superbe, le scarabée rhinocéros, les papillons magnifiques, les serpents verts fluos. Les singes à portée de main, les gazelles, les buffles, les aigles et les cigognes, les oiseaux dont tu ne connais même pas le nom. Je te promets, c’est exactement comme ça.

Sauf que là, y a pas de barreau entre la girafe et moi.

 

Tu vois ces enfants tout maigres de la télé qui ressuscitent après une semaine de traitement, les pagnes colorés des femmes qui cherchent l’eau le matin, leur démarche fluide sous le récipient rempli, ces gamins rieurs dans leurs haillons, ces trucs que t’as jamais vu que dans les livres médicaux – un mec avec des couilles jusqu’aux genoux, hein, tu as déjà vu ça sur le net, je suis sûre. L’étrange fascination que ça apporte parfois.

Sauf que là, la pauvreté me paraît presque belle et fantasque.

 

Tu connais le bruit d’un générateur. Le son du silence loin de tout, le langage de la forêt la nuit. L'odeur de la pluie, l'odeur du soleil. Les aurores violets. La lumière orangée d’une superbe soirée d’été. Ben c’est tout juste comme ça.

Sauf que là, c’est ma peau qui change de couleur à 18h18.

 

Tu vois ces grands orages qui illuminent et grondent et vibrent et résonnent et craquent et soufflent et délugent. Ben en vrai, c’est vraiment beau.

Sauf que moi j’ai un toit étanche et des murs en brique à ma chambre.

 

Tu vois ces communautés qui partagent la même maison. Les repas en commun, les fringues en tas énormes, les sanitaires type camping, l'intimité limitée à une chambre, les rires, les fous-rires, les blagues à la cons (la ouate dans mon lit qui traîne encore dans ma chambre, tu vois ça),les coups de gueule, ceux-là qui laissent traîner leur assiette, ceux qui chantent, ceux qui boivent, ceux qui fument, ceux qui partent, ceux qui arrivent, ceux qui ne font que passer, les lèves-tôt, les couches-tard, les soirées mémorables et les histoires en feuilleton. L'intensité des souvenirs que peut laisser un long camp de scout. Ben c'est ça.

Sauf que là y a pas moyen que j'aille planquer mes coups de blues et mes petits défauts à l'autre bout du pays et ça, ça fait des gens qui me connaissent très bien.

 

Tu vois ces marchés colorés et odorants, les petits vendeurs d'arachides grillées, les tissus multicolores à grandes fleurs ou prônant la gloire de Jésus Christ, les gadgets chinois, les chenilles grillées à côtés des poulets vivants, le marchandage, les fouilles minutieuses pour trouver ce que tu cherches, les retours bredouilles, les bonnes surprises, les couturiers, les réparateurs de tout poils, les femmes qui viennent vendre leurs produits, les étals en bambous. Ben c'est vraiment comme ça, le centre commercial de Lubutu.

Sauf que j'ai pas essayé les chenilles, question d'estomac.

 

Tu vois ces églises bondées et multiples, ces chœurs vibrants, les prêches de 4 heures, l'écho des chants, les danses dans le lieu de culte, la foi, les fois comme remède au désespoir.

Sauf que là, j'ai des frissons de cette vibration humaine.

 

Tu vois les mots que j’utilise. Tu les comprends. Tu as plein d’images, d’odeurs, de goûts, de sensations et de sentiments qui te viennent de ces mots-là.

Sauf que c’est pas les mêmes que moi. Evidement.

 

Tu vois, ça, c’est tout simple.

Et pourtant, ça, ça fait une drôle de différence.

 

28 oct. 08

 

12:13 Écrit par skoliad dans RD Congo | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

T'as pas vu mes chaussettes?

L'Europe, par lui.

Écrit par : DR | 31/10/2008

Tes chaussettes sales trainent derrière le canapé, à côté du caleçon que je t'ai arraché.

Le vie de couple, par elle.

Écrit par : Sko | 31/10/2008

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