27/06/2010

Les Humanités

Les Humanités, ou ce qui rend humain, désigne à l'origine les langues – notamment Latin et Grec- et la littérature. Le terme a ensuite été élargi à la philosophie, la sociologie, la psychologie mais aussi l'histoire-géo, l'art, etc, c'est à dire tout ce qui n'est pas dans la catégorie des sciences exactes.

En Belgique, on appelle Humanités le programme scolaire des 12 -18 ans, rappelant ainsi le rôle fondamental de ces disciplines dites de « culture générale » dans le développement de chaque citoyen. Car l'enjeu des Humanités est bien d'aiguiser la conscience, le jugement, d'apprendre la réflexion, l'art de l'argumentation, de l'expression, l'esprit critique et l'analyse, mais aussi l'empathie par la compréhension du monde, de l'histoire, de l'Homme, de l'Autre dans ses similitudes et surtout ses différences avec le soi (« réduire les points aveugles »).

David Brooks du New York Times, met en avant leur pouvoir de comprendre « Le grand Hirsute », c'est à dire la bête qui est en nous, car elles nous permettent de déchiffrer toutes ces réactions passionnelles, profondément humaines, que les théories systémiques n'arrivent jamais à embrasser totalement. Au contraire des connaissances techniques, « superficielles », les Humanités révèlent en profondeur l'Humain. Les Romanciers, sculpteurs, compositeurs, peintres, architectes... expriment et partagent avec/pour nous ce grand chaos de l'esprit, irréductible à une formule mathématique. Les Humanités font de nous les « honnêtes hommes » d'Homère et d'Horace, de Racine et d'Erasme. Elles sont la conscience de la science qui évite la ruine de l'âme (Merci Papa Rabelais).

 

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Les Humanités sont donc pour la démocratie l'équivalent des routes pour l'économie d'un pays: elles ne sont pas directement rentables mais pourtant indispensables à son développement. Or une crise inaperçue se profile dans l'enseignement par l'inversion des priorités. Tout à coup, l'économie florissante n'est plus au service de l'éducation pour former les générations futures, mais c'est l'enseignement qui doit servir l'économie. L'enseignement doit devenir rentable, directement. Il ne s'agit plus de concevoir l'éducation comme une ouverture d'esprit, intrinsèquement profitable à la société, mais de former des travailleurs efficaces pour les sociétés (entreprises).

Les étudiants eux-même abandonnent de plus en plus les enseignements généraux pour se spécialiser, le plus rapidement possible, et augmenter leurs chances sur un marché du travail devenu hautement incertain. Les ministères de l'éducation se plient aussi à ces nouvelles exigences du monde moderne, et, en réponse, les collèges, lycées et universités, refondent leurs programmes, rognant de plus en plus ces disciplines dites « accessoires ». Ainsi, en 2010, les enseignements artistiques dans le programme des petits français du collège (11-15 ans) recoupent à la fois les arts plastiques (dessin, sculpture, peinture...), la musique, les arts audiovisuels, la danse, le théâtre. Ils représentent en moyenne à peine 2h par semaine. Ces mêmes disciplines étaient au cœur des enseignements il y a à peine 200 ans (sauf peut être pour l'audiovisuel qui se limitait encore aux ombres chinoises). L'explosion du savoir rendant impossible de tout transmettre aboutit in fine à des choix qui concernent le futur de nos sociétés démocratiques. Or, depuis les années 80, on a perdu confiance dans les sciences humaines, on a rétréci leur valeur reconnue.

 

Le danger finalement est que derrière des ouvriers dociles, nous formions maintenant des citoyens malléables, perméables aux discours démagogiques et flatteurs, incapables de faire des choix raisonnés et humains. Des citoyens qui abandonnent leur sort et celui de leur société entre les mains d'une élite qui « saurait », d'une dictature des meilleurs orateurs et de leurs discours simplistes convaincants. Des citoyens qui percevraient le monde comme en dehors de leur portée car trop complexe; ce qui fondamentalement vrai, mais terriblement aléatoire car cela implique que l'on se persuade tout à coup que l'on ne peut rien y faire, rien y changer, rien influencer. Une perspective peu réjouissante, vous en conviendrez.

 

 

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Cependant, les Humanités n'ont pas encore dit leur dernier mot. Les auteurs s'accordent à espérer que ce mouvement pourrait être transitoire. L'apport des Humanités dans le développement d'esprits fluides, imaginatifs, créatifs, adaptatifs, curieux et de comportements sains dans la relation (amitié, amour, politique et sociale) les sauvera sans doute de la peau de chagrin à laquelle elles ont été réduites. Après tout, ces qualités sont aussi celles que les entreprises recherchent pour leur ingénieurs, chercheurs, cadres... (la semaine prochaine j'vous pond un article sur le grand méchant marché économique sans éthique qui se fera bientôt rattraper par la philosophie-qu'elle-est-tellement-balaise, ça lui apprendra, à cette sale économie libérale, d'oublier qu'elle conjugue avec l'humain).

 

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Sources:

 

  • Lire le très bon dossier du « Courrier international » de cette semaine ( N° 1025): « Où va l'Université? »

  • Martha Nussbaum, philosophe américaine, auteure de « Not for Profit: Why Democraty needs the Humanities »

  • Marc Fumaroli, « Les humanités sont la mémoire vivante du passé », Le Monde, 21/11/ 2000 

 

11:44 Écrit par skoliad dans Général | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |