11/12/2011

Lettre d’une apprentie chercheur

Quand j’ai choisi le pseudonyme de Skoliad, il y a déjà 5 ou 6 ans de cela, je faisais, si je me rappelle bien, ma première spécialisation post-graduat – je suis infirmière et je me spécialisais en soins intensifs pédiatriques. Skoliad, retournant sur les bancs pendant deux ans, c’était l’élève, ce mot merveilleux qui fait de la curiosité intellectuelle une voie vers quelque chose de plus. De plus haut, de plus grand, de plus vrai peut-être, d’un plus assez mal défini qui me permettrait de mieux comprendre le monde, une forme de sagesse espérais-je alors. Je suis une grande naïve, j’ai cru qu’en apprenant à mettre de tuyaux partout au travers des gamins, j’allais mieux comprendre leurs parents. Ça ne m’a pas suffit toutes ces machines. Evidemment. Alors j’ai poursuivi mon inclinaison vers le savoir avec une autre spécialisation ; puis, la plus importante de toute, par l’école buissonnière, en brousse Africaine, entourée de ces humains qui vous apprennent la vie dans les pages du quotidien. Je suis rentrée sur le vieux continent avec plus de questions qu’à l’aller. C’était embêtant cette histoire d’aide humanitaire. Il y avait quelques inconvénients dans cette position de l’aide. J’ai pas la carrure du père noël et je trouve qu’il n’est souvent pas très réaliste, dans ces choix de distribution. J’ai donc fait la chose la plus logique dans mon univers: reprendre des études universitaires, tout à fait naturellement, sans vraiment prendre le temps de réfléchir aux implications. J’ai pas mal réussit ce master et, à la fin de la 2de année, on m’a proposé un poste de doctorat. J’ai accepté, évidement. Maintenant, je suis donc Skoliad, l’apprentie chercheur.

Je ne m’y fais pas. Objectivement, depuis 4 mois, mes statuts sur les réseaux sociaux que je fréquente sont imbibés de cet état de fait. Ça doit être lassant à force, j’ai l’impression d’être imbue de cette position. Je suis fière de moi, il manquerait plus que ça !, mais surtout, je n’en reviens toujours pas. Imaginez-vous, je suis payée pour faire ce que j’aime par-dessus tout : me poser des questions !  Un petit miracle. Qui fait de ce pseudo une réalité, un nom choisi et acquis, de fait. Pourtant, Skoliad, c’est aussi l’écolière. Je doute parfois de pouvoir me passer de mes récréations, mais soit, pour l’instant je découvre la vie de chercheur, et ça m’amuse beaucoup.

Un apprenti chercheur passe sa journée à lire. Les mails du matin, les articles scientifiques, les livres, les résumés, les mails de l’après-midi, les rapports. Je crois que je n’ai jamais autant lu. Dans les transports en commun, je me plonge dans les livres accessoires. Même le soir, je bouquine encore des romans policiers, pour me détendre les méninges. Heureusement, j’ai un accès quasi limité à la bibliothèque, à l’imprimante, et à internet. C’est pas drôle tous les jours, en fait. Les articles de psychologie expérimentale me demandent déjà une bonne dose de concentration en français; mais en anglais, je vous assure, c’est coton, même quand on lit de l’anglais scientifique depuis longtemps. Et puis il y a les os. Les trucs chiants qui viennent vous contredire, remettent en question votre hypothèse de départ. Les sales petits os pervers, les gros embrouillés tout baveux, les os ronds comme un piège à con. Je fais la collection des os après celle des casse-têtes. J’adore les casse-têtes. Donc je triture l’os, je lis, je réfléchi, je lis encore, je retriture l’os, jusqu’à usure complète, ou mieux, jusqu’à ce que le rond rentre dans mon cadre. Sans déformer le rond, c’est pas si facile, c’est plutôt le carré qui s’ajuste, mais l’obstacle passé crée de grandes satisfactions personnelles, croyez-moi. C’est aussi assez fatiguant. C’est difficile de rester concentrée quand on a accès à internet. Ça demande un certain effort sur soi, se mettre au travail, rester au travail, retourner au travail. Heureusement, il y a les dead-line. Très serrées. Et ça, ça aide pas mal. D’autant que l’ambiance dans les bureaux d’un centre de recherche est globalement studieuse. Il n’est pas rare d’être 3 ou 4 après 20h, sans compter les petits suppléments du week-end quand s’approche la date fatidique. Ce rythme effréné est devenu ma réalité,  et cela m’effraie un peu. Je ne suis pas si maline que ça, je pressens, comme bien d'autres, que j’ai besoin de temps pour murir les choses. De temps où les neurones sont libres. Il faut du temps pour les connections neuronales inattendues, du temps fait de rien.  Le temps du chercheur est pourtant pris dans une interminable course à la performance, à la visibilité. Comme dans le monde académique, d’ailleurs. Prof ou élève, il faut être performant dans un monde d’efficience. L’aspect humain est depuis bien longtemps passé au second plan avec l’avènement du paradigme économique.  Mais ça c’est une autre histoire, de la grande Histoire.

11:25 Écrit par skoliad | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : recherche |  Facebook |