29/01/2012

Parce que voter ce n'est pas réfléchir ensemble,

ne pas voter n'est pas non plus laisser carte blanche

 

Je voudrais éclaircir cette idée du vote inutile. Je ne suis pas politologue, encore moins historien, mais j'aimerai partager avec vous quelques éléments qui sont à ma connaissance et, toute subjective et incomplète qu'elle soit, l'interprétation que j'en ai. Je vous invite, le temps de cet article à considérer notre organisation sociale, nos civilisations ou plutôt notre civilisation.

Prenons comme référence l'apparition de notre principal modèle, la république de 1789. On pourrait remonter plus loin, mais bon on a tous plein de choses super importantes et trop cool à faire, je ne voudrais pas vous faire rater le tirage du loto. Donc cette révolution, c'est quoi ? On nous apprend qu'il s'agit de la prise du pouvoir par le peuple, c'est à dire la mise en place d'une démocratie; ce qu'on assimile assez souvent avec la naissance de la république; comme si ces mots démocratie et république étaient synonymes. Ce premier point est déjà assez contestable. En effet, on sait tous, au fond, que la république représentative mise en place il y 250 ans est loin d'être une démocratie au sens propre du terme. Car ce n'est pas vraiment le peuple qui gouverne, mais ses représentants. Ce qui est tout différent. De fait ces représentants ne sont pas du tout représentatif, au sens statistique du terme, puisqu'ils sont presque tous issus d'une même classe sociale, éduquée et aisée, leaders locaux ou de plus grande ampleur: la bourgeoisie. Pour reprendre un propos d'Etienne Chouard, on peut très bien comprendre le paysan illettré du 18ème: il passe tout à coup d'un état de quasi servitude, à la liberté de choisir ses maîtres et l'illusion de l'ascension sociale. C'est une belle avancée.

Avec la bourgeoisie au pouvoir, les valeurs centrales se retrouvent bouleversées et l'économie devient le levier d'un nouveau modèle, le capitalisme, naissant de la cuisse de la révolution industrielle tel une affriolante déesse du désir. Car quels progrès nous offraient cette révolution ! Quel bond en avant dans l'histoire de l'humain ! Le niveau de vie, l'espérance de vie et la facilité à vivre s'en sont retrouvés propulsés. Mais pas à la même vitesse pour tout le monde, évidemment. La classe aisée, dirigeante, devenue celle dite du patronat, a bien plus vite profité de ces changements. Les iniquités augmentant, les plus pauvres, les ouvriers, ont commencé à s'organiser en syndicats et mutuelles pour défendre leurs droits, leurs intérêts. Ce mouvement Germinalesque, espérance restée inachevée, a tout de même donné aux pays Européens une protection sociale relativement solide à défaut d'être complétement universelle ou protégée (comme le montre l'existence de régimes très inéquitables – fonctionnaires versus indépendants par exemple- ou les reculs réguliers de ces barrières face aux assauts du profit). J'aimerai encore une fois rappeler que banquiers, patronat, comme ouvriers, artisans ou agriculteurs font tous parti du peuple. J'évoque avec vous une organisation sociale à laquelle nous sommes tous liés et reliés, où nous contribuons tous, tout autant que nous la subissons.

Je ne rentrerai pas dans les détails de la première moitié du 20ème, pourtant passionnants. Je me contenterai de souligner qu'à cette époque déjà, le modèle capitaliste montre des failles majeures. Heureusement, si j'ose dire, les grands séismes de l'époque, comme la récession de 1929 pour ne citer qu'elle, trouvent remèdes dans les guerres. Guerres bien pratiques, décidément, puisqu'elles permettent par la même occasion de décimer toute une catégorie sociale dont on n'avait finalement moins besoin grâce à la modernisation: les paysans. Évidemment le corps social, bien malmené entre crise, guerre, crises et guerres, suivi de crises, de guerres, réagit. Les années 60 voient se lever une génération éduquée, réclamant plus de justice sociale, plus d'équité. On concède les congés-payés, la retraite, et même la place à une part importante et jusqu'ici négligée de la société: les femmes, et pourquoi pas les noirs-américains. Après tout l'argent n'a ni sexe ni couleur – sauf peut-être le vert qui va à tout le monde. Cet élan de révolte est surtout vite maitrisé grâce à l'arrivée d'un mirage extraordinaire, la société de consommation, qui nous en mettra plein les mirettes pendant encore 50 ans. Tous égaux... devant les vitrines débordantes. Tous heureux... grâce à nos automobiles, nos écrans télé et les pizzas surgelées. Bon évidemment, il y en a toujours des moins égaux que d'autres, et à voir notre consommation d'antidépresseurs c'est pas si amusant que ça. Mais bon, ça nous tient tellement bien cette histoire que l'on défend becs et ongles nos droits de consommateurs – notez que le citoyen a disparu- dans l'illusion précaire qu'un jour on pourrait nous aussi gagner au loto, devenir riche à notre tour, beau et célèbre. Posséder et être reconnu étant devenu une fin en soi.

Un mot sur le communisme. Ce modèle estampillé « 20ème siècle », en plus d'avoir pu servir de menace informe justifiant pas mal de débordements, a eu pour principal avantage de mettre en exergue, par un effet miroir, la puissance de ce que l'on nous présente comme l'unique alternative, l'opposé, le libéralisme. Notons au passage la curieuse racine du mot, libéralisme, qui rendrait plus libre, enfin c'est surtout l'économie qui n'a plus de règles. Le communisme a en plus eu le bon goût de quasiment disparaître à la fin des années 80, permettant à une forme extrême, le néo-libéralisme, d'exploser brutalement et littéralement. Tous ces marchés à conquérir ont lancé une incroyable course au phénomène dit inéluctable de la mondialisation. C'est-à-dire la conquête quasi planétaire de ce modèle de pensée, un paradigme devenu dominant, presque unique. Dans ce modèle d'organisation sociale, rappelons-le, le principe fondateur est que les lois du marché sont compétentes pour réguler la société. L'argent, l'économie, sont devenus régulateurs, centraux. Et non plus l'être humain, l'individu, le citoyen, pas même le consommateur. L'argent. C'est évident et pourtant fondamental. On a réduit l'homme, ses aspirations, sa vie, ses besoins a des chiffres, des calculs compliqués (mais pas complexes: la logique linéaire, cartésienne, du comptable tient toujours et ne considère que rarement la complexité, c'est à dire l'imprévisibilité du monde).

Pourtant les profondes failles du capitalisme et de son enfant terrible, le néo-libéralisme, sont loin d'avoir été résolues. Tout au plus c'est-on contenté de colmater des brèches par des politiques toujours plus marquées et agressives, vers une course en avant toujours plus rapide et brutale.

 

Si vous avez tenu jusque là, je vous en félicite. Je suis consciente que la forme n'est pas forcement très didactique mais j'espère que les questions que je soulève ici vous donneront envie de fouiller davantage les thèmes. Je vous rassure, il existe sur internet des tas de sites, de documents, et de vidéos beaucoup plus agréables que ma pauvre prose. Toujours est-il que vous êtes courageux, alors j'abuse encore un peu car je n'ai pas encore répondu à ma question de départ: que se passe-t'il aujourd'hui ?

 

La crise. C'est-à-dire la singularisation de crises, qui s'additionnent, se répètent, s'accélèrent, depuis maintenant presque 30 ans et clairement depuis 8 ans. Qu'est-ce que cette crise qui se nourrit de la crise ? Une dérégulation globale, un abandon politique, un appétit jamais assouvi des marchés ? Peut-être. Sûrement. Et pourtant je ne pense pas que cela soit la racine de nos difficultés. On est cependant assez nombreux à croire que les objectifs, faire des profits, étant toujours atteints, il n'y pas de raison que cela s'arrête. La moralité n'a rien à faire dans ce calcul là. On assiste, impuissants ou plutôt passivement, aux attaques des états par un système bancaire qui a été sauvé, à peine quelques mois plus tôt par ces mêmes états. Les états, c'est-à-dire les peuples. Car au final c'est le peuple qui paye. Comment le peuple dans son ensemble pourrait-il être en faillite en regard d'une frange marginale du peuple ? C'est une situation tellement stupide qu'il n'y a guère que le milieu de la finance pour le concevoir.

Il y a bien quelques indignés par ici, quelques mouvements de mécontentement par là, mais rien ne bouge vraiment. Les faits s'accumulent, des voix s'élèvent, aussi diverses que des économistes, des sociologues, des syndicats, des travailleurs de la santé ou de l'alimentation, des écologistes... tout converge mais rien ne change vraiment. Pourquoi laisse t'on ainsi reculer nos droits, nos « démocraties » ? Car il s'agit de cela. Une menace réelle, pire avérée, pèse et agit sur nos démocraties. On assiste déjà à des reculs majeurs de toute part. L'entrée en fonction d'un président Grec non légitime, car non élu par le peuple, ou encore d'un banquier à la tête du fond Mondial contre le VIH/SIDA, le paludisme et la tuberculose ne sont que quelques exemples flagrants. Quelque part, on ne sait pas trop bien où, on décide que les retraites de nos parents sont au-dessus de nos moyens et, sans aucune concertation sociale, on ampute allégrement ce droit acquis. On nous impose, ou plutôt nous nous imposons ces mesures d'austérité, sous le prétexte fallacieux de la crise, alors même que l'on sait depuis longtemps, et nous en avons la preuve en direct en Grèce, que cela ne change rien, et même aggrave la situation. Je repose donc ma question: pourquoi ne réagit-on pas face à ce couillonnage sans précèdent ?

Les hommes politiques, on l'aura compris, sont tout simplement incapables de penser autrement. Ils font, sauf rares exception, tous parti d'une seule classe sociale, la fameuse classe dirigeante inhérente à la république représentative. Par héritage ou par ascension sociale, qu'importe, ils ont tous assimilé un modèle de pensée duquel, sans remettre en question leur honnêteté, il leur est presqu'impossible de sortir. Pire, ils sont devenus complétement sourds à toutes les propositions qui ne cadrent pas avec le modèle dominant qui les gouvernent eux-même. Et nous, les dirigés, on a le même problème. Au fond on rêve toujours qu'un jour on aura un yacht amarré à Antibes. On a tellement peur d'avoir encore plus à perdre qu'on laisse partir des pans entiers de nos systèmes sociaux. Parce que, tu comprends, « nos parents ont vécu au-dessus de leurs moyens ». Je ne détaille pas le phénomène de la dette qui, en réalité, n'a strictement rien à voir avec les retraites ou la sécurité sociale déficitaires, mais il est remarquable de constater comme on a pu avaler une couleuvre pareille. Les médias ont évidemment tout à voir là-dedans mais en réalité on a tous à voir là-dedans. Car c'est de nous qu'il s'agit. De ce que nous décidons, de ce que nous acceptons. Ou pas.

Puisque tout s'accélère, et que rien ne semble en mesure d'arrêter cette logique infernale, que va t'il se passer ? D'ici quelques mois, quand les notes des états se seront toutes dégradées, que la « big-one » explosera sans que les états soient capables de revenir à la rescousse, nous arriverons, enfin, au point de rupture. Ce qu'il se passera alors est assez difficile à imaginer. Le plus probable historiquement, ce qui est aussi la plus sombre des prédictions, est un conflit majeur. Une guerre. Comme les guerres ne se font plus entre armées opposées – ce qui, en présence d'autant d'armes nucléaires, n'est pas si stupide que cela-, il est fort à parier qu'elle se fera contre des civils. On se trouvera bien un ennemi parmi nous, soyons confiant. Cela aura pour avantage de divertir les attaquants de leurs noirs quotidiens mais aussi, bien sûr, les attaqués. Quand je dis divertir je ne pense pas à amuser, mais plutôt à empêcher de penser. Histoire de prolonger encore un peu le bordel.

Une autre perspective existe pourtant. Elle nait d'un idéal, la démocratie, et semble prendre forme au travers de mouvements contestataires de plus en plus importants. Parmi ces concrétisations d'une nouvelle forme de pensée, le mouvement des Anonymous est très intéressant. D'ampleur international, il propose une vision apolitique – ce qui est faux en soi: c'est un mouvement très politique puisqu'il défend des idées; mais qui rejette l'étiquette politique, les dichotomies politiques qui nous gouvernent, en refaisant de la politique une préoccupation individuelle et quotidienne. Dans cette nébuleuse, un anonymous en vaut un autre et la liberté est la valeur centrale – à l'intérieur d'une communauté solidaire et créative. C'est déjà un bon début. Quelque chose d'autre est peut-être possible. Mais c'est difficile. Il faut réapprendre à penser la société. C'est un exercice tellement difficile qu'on pourrait le croire impossible. Et pourtant, il nous est offert de vivre un moment historique. Une fenêtre est ouverte sur la remise en question de notre modèle d'organisation sociale. Repenser la démocratie, évaluer ces failles, redéfinir le point central de notre vision – qui doit, à mon avis, redevenir l'homme. Quel défi! Pourtant, admettre les limites d'un système n'est pas si compliqué. Le communisme est tombé, pourquoi pas le capitalisme ? La monarchie est tombée, pourquoi pas la république ? Est-ce que la république est à ce point divine qu'on ne peut plus toucher à cette organisation ? Je ne le crois pas. Mais ce n'est pas à moi d'en décider.

Car c'est aussi cela que demande cette alternative: et si on réfléchissait tous ensemble, c'est-à-dire le peuple, à comment on envisage notre société ? Évidemment les grands perdants d'une telle remise à plat seraient aussi ceux qui ont le plus de pouvoirs actuellement, ils ne vont donc pas se laisser faire. Il va même falloir un sacré courage pour s'y opposer. Une chose est sûre cependant, le point de rupture s'approche à grands pas. Nous devons nous y préparer afin de le sublimer, d'en saisir toute l'opportunité – et non pas se contenter d'un « léger », bien que très violent, ajustage. Regardons ce que nous montrent les révolutions arabes. Les « révolutionnaires » ont chassé une dictature individuelle pour une autre forme d'asservissement dite républicaine, dont personne n'espère grand chose qu'un alignement de plus vers ce qui existe déjà et ne marche déjà pas ailleurs. Retenons l'Histoire pour ne pas la revivre. Franchissons ensemble ce pas grandiose vers une humanité devenue adulte. Au prix d'une difficile mais intense adolescence.

Nous préparer ce n'est pas accumuler les kilos de nouilles ou les lingots d'or. Mais plutôt penser au changement, commencer à élargir notre perspective, voir plus loin et plus grand, voir plus globalement les problèmes particuliers et individuels, relier les événements et rechercher les causes des causes. Échanger des informations, les communiquer, créer des tables rondes, des forums de discussion, ouverts à tous, quelque soit son origine, ses opinions politiques, son quotidien. Nous devons faire cela, et le faire assez vite. Car cette fenêtre sera finalement assez courte et on pourrait bien en reprendre pour 50 ans.

Se recentrer, enfin sur le but – le bien-être humain si l'on en croit les droits de l'Homme de, justement, 1789 - et non pas les moyens, par exemple la république représentative.

 

 

 

Commentaires

La pensée elle-même qui est élaborée ici ne serait pas possible sans les évolutions technologiques récentes.
Cette expression est la preuve de la naissance d'un nouveau monde. D'un monde où chacun peut dire, et potentiellement, être entendu.
J'adhère entièrement à la réflexion qui est exprimée ici, à cette description historique de l'évolution de la pensée. A ceci près que depuis 1789 il y a eu d'autres révolutions notoires.
La révolution industrielle a amené son lot de syndicats.
La révolution informatique amène son lot de libre-penseurs. Tels les Anonymous.
Et il y a les guerres.
La guerre de la voix du peuple contre les tyrans, à laquelle on assiste encore au début du 21ème siècle dans les révolutions arabes.
Mais qu'y a-t-il au-delà?
Il y a la guerre du peuple contre lui-même.
La solution réside alors dans l’avènement d'une ère politique basée sur la discussion du Couple.
Un homme et une femme dirigent la nouvelle symbolique de l'état, et au travers de leurs discordes s'expriment les forces et les faiblesses de tous.
Les techniques modernes permettent enfin à chacun de participer à cette discorde universelle, essentielle.
Un homme et une femme élus au hasard. Médiatisés, décuplés, identifiés par tous. Des couples-nations portés par la propension de chacun à s'identifier à eux. Des stars qui vivront comme nous et auront les mêmes espoirs et les mêmes déceptions retransmises live.

Écrit par : David Ruzicka | 13/02/2012

Bonjour,
je suis en parfait accord avec vous.

Écrit par : Séblocq | 19/06/2012

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